De la routine à l'investigation...Vient de paraître une nouvelle analyse du contenu de l'Erika, elle met en évidence la présence de 69 composants reconnus comme cancérigènes par l'EPA, ou Environmental Protection Agency, qui est américaine. Cette analyse est le fruit du travail du laboratoire Analytika, qui a été, rappellons-le, le premier à attirer efficacement l'attention de chacun sur le caractère toxique du polluant.
Il me semble curieux qu'un certain nombre de laboratoires puissent affirmer avoir dressé le panorama de la toxicité de ce polluant en se contentant de l'étude de 16 Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques, de quelques fractions volatiles et de l'identification des métaux contenus à l'état de traces. A quoi est due cette différence d'approche ?
Dans une certaine naïveté, probablement, j'imaginais que deux qualités essentielles d'un scientifique étaient la curiosité et l'esprit critique. La curiosité pousse à se questionner, et lorsqu'une piste de questionnement est passée inaperçue à un moment mais que quelqu'un - et qui plus est un autre scientifique - la propose, ne doit-elle pas être examinée ? L'esprit critique, quand à lui, s'applique à ses propres conclusions comme à celles des autres et se décline dans la répétition des expérimentations et des mesures afin d'en tester la validité : c'est ainsi que l'on parvient, au mieux, à des "vérités scientifiques", sinon à une réprésentation acceptablement fidèle de la réalité.
Il semble qu'esprit critique et curiosité aient fait défaut aux scientifiques de certains laboratoires : ils se sont contentés d'un travail de routine, très correctement mené mais qui ne fournit qu'une vision partielle de la réalité. Faut-il vraiment compter sur eux pour initier quelque progrès dans la connaissance des conséquences d'une pollution comme celle de l'Erika ?
Aucune investigation de leur part : à croire que seuls des techniciens de laboratoire, dont la tâche est circonscrite au maniement des appareils, sont intervenus sur l'affaire de l'Erika.
Pour ce qui est de l'idée qu'on peut se faire de la réalité des différents paramètres à prendre en compte au sujet de cette pollution, il eût fallu se pencher sur la question de l'influence du contexte normatif sur la composition de ce produit. Il s'avère conforme à la morme NF M 15 - 011, qui définit les "FIOUL LOURD N°2" en France, alors que le laboratoire Analytika, sur la foi d'analyses comparées avec un fioul lourd n°2 "de réréfence", considérait qu'il s'agissait d'un DIS, ou Déchet Industriel Spécial soumis à des textes en interdisant notamment l'exportation. Voir : "Liste Rouge de Déchets" de l'Annexe IV du règlement N° 259/93 du 1/2/1993 (RA020 = Résidus goudronneux de raffinage, de distillation ou de toute opération de pyrolyse).Une norme qui permet "l'intervalorisation" des déchets ultimesLa norme NF M 15 - 011 a évolué : l'arrété interministériel en date du 18 Septembre 1967 (J.O. du 27 Septembre 1967, p. 9512) lui fixait des seuils de viscosité compris entre 110 et 380 cSt (centistokes) à 50°C, valeurs qui ont été modifiées par l'arrêté du 5 Septembre 1978 (Journal Officiel du 13 Septembre 1978), qui fixe un nouveau seuil à 40 cSt (centistokes) à 100°C.
Cette nouvelle valeur étend le spectre de la norme et permet d'y "loger" des produits beaucoup plus visqueux et de qualité bien inférieure : un fioul lourd n°2 français ne correspond plus systématiquement à un produit pouvant être utilisé dans les moteurs marins, par exemple, lequel est notamment défini par la norme ISO 8217, qui a les mêmes valeurs de viscosité que l'ancienne norme française. C'est ce qu'illustre le diagramme ci-dessous :
 Coment a été formulé le fioul de l'Erika ?Question classique dans l'industrie pétrolière : faire en sorte qu'un produit dont on ne peut plus rien tirer ("un fond de distillation") puisse être mis en conformité avec une norme qui en permettrait la commercialisation. Ces "fonds de distillation" présentent une très forte viscosité (et concentrent un grand nombre de molécules citées comme cancérigènes par l'EPA). Il faut "corriger" cette viscosité afin de la porter à une valeur conforme à la préconisation de la norme, et des produits plus ou moins miscibles à ce fond de distillation sont utilisés à cette fin.
Le Figaro du 31 Janvier 2000 rapportait les propos de Michel FONTAINE, responsable de la filière déchets de TotalFina : "Notre fioul N°2 est un mélange de fonds de distillation auquel nous rajoutons des additifs pour un problème de viscosité". Quelle est la nature des additifs ? Fractions non valorisables issues de l'industrie pétrochimique, huiles moteur usagées.... autant de produits que l'on trouve en fin de processus de production et que ne peuvent être classés que comme des résidus ultimes.
On notera en consultant la page du Cedre nouvellement mise à jour que la viscosité du contenu de l'Erika est de 40 cSt à 100°C, soit strictement le seuil de la norme, et l'on peut supposer que le "problème de viscosité" que posait le fond de distillation qui en constitue la base devait être bien réel.
On se trouverait donc à la fois en présence d'un cas "d'intervalorisation" de déchets ultimes qui relèvent donc probablement pour la plupart de la "Liste Rouge de Déchets" (et frappés d'interdiction d'exportation) et d'un mélange de déchets hissé au niveau d'une norme en permettant la commercialisation.
J'ai bien écrit "mélange", car il ne s'agit pas d'une molécule nouvelle et stable, dont l'obtention constituerait une véritable valorisation, mais d'un assemblage de produits qui auront une forte tendance à se dissocier (puisque le problème courant dans ce cas est qu'ils sont souvent difficilement miscibles).
 Chacun a d'ailleurs pu constater ces phénomènes de dissociations sur les plages. La connaissance de ces différents aspects de cette marée noire justifie peut-être des investigations poussées sur la nature des produits relâchés dans l'environnement, mais aussi une reflexion sur l'arsenal normatif et les pratiques qu'il permet.
Que M. B. Tailliez, directeur du Laboratoire Analytika, ait été convoqué par la Commission d'Enquête sur la Parlementaire de l'Assemblée Nationale sur la Sécurité des Transports Maritimes : (- Président Daniel PAUL Député de Seine Maritime (Groupe Communiste) - Rapporteur Jean Yves LE DRIAN Député du Morbihan (Groupe Socialiste) ) pour une "audition conjointe" de ANALYTIKA le 15 Mars 2000 à 16 heures 15 me semble être le début de la légitime reconnaissance d'une approche investigatrice dont on devrait savoir ne pas faire l'économie ....
JCM - 12/03/2000 |