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Peut-on considérer le naufrage de l'ERIKA comme une borne à un libéralisme acceptable ?

Les tenants du tout libéral (les néo-libéralistes, dit-on ?) affirment avec force et depuis un certain temps déjà que trop de législations ne peuvent que tuer "le marché", et qu'avec moins de lois celui-ci "s'auto-régulera".

Il se produit effectivement, ici et là, des phénomènes d'auto-régulation dont on ne peut affirmer qu'ils sont tous bénéfiques au plus grand nombre. Ainsi les acteurs du BTP en France, après avoir essuyé une dure période de stagnation, connaissent-ils une belle reprise qui se manifeste notamment par une pénurie de main d'oeuvre. Pourtant leur mode d'auto-régulation me laisse rêveur : il semble qu'il n'ait pas encore été mis fin à un certain nombre de "charettes" de mise en préretraite d'employés de plus de 55 ans. Cette auto-régulation là vise à remplacer, aux frais de tous, une population d'employés jugée trop âgée par le recrutement de jeunes supposés plus rentables.

C'est le problème que pose un système ouvert : nous licencions, vous payez. Si le financement de ces préretraites était intégralement assuré par les entreprises qui licencient, le système serait fermé et une saine auto-régulation interne pourrait jouer : chaque entreprise pourrait calculer si son plus juste intérêt consiste à conserver des employés âgés, ou s'il leur serait plus profitable de les rémunérer à "ne rien faire" pour les remplacer par des jeunes.

Dans le secteur pétrolier quelle est la portée de l'auto-régulation ? Concentrations d'entreprises, groupes de "stature mondiale", plus values boursières et ... naufrage de l'Erika (entre autres catastrophes : n'oublions pas une autre marée noire sur les côtes turques).

Ce naufrage serait-il la conséquence d'un "trop de lois bridant la liberté du marché" ?
De quelle "auto-régulation" peuvent se prévaloir ici les tenants du libéralisme pur et dur ?
Le naufrage de l'Erika est-il le fruit d'un surcroît de contraintes appliquées aux transports maritimes ou au contraire ne démontre-t-il pas que "le marché" n'a pas sû prendre en compte la gestion du risque et de la sécurité ? Et donc que sa capacité à auto réguler l'ensemble des aspects d'une de ses activités se trouve prise en défaut ?

Car la régulation des prix et des flux ne devrait pas se faire sans que soit prise en compte la régulation des "risques marginaux".

"Le marché" n'a pas sû s'appliquer des contraintes assez fortes pour que le naufrage de l'Erika soit évitable. "Le marché" est-il fou, ou d'une négligence à ce point coupable ? Haro sur "Le marché" ?

Personellement je n'ai pas souvenir que l'on m'ait présenté un jour ce monsieur, et selon les derniers renseignements il n'existe même pas ... pourtant on parle de lui à longueur de discours politiques. C'est pratique : on peut ainsi faire penser au bon peuple qu'il s'agit d'une puissance bien réelle, bien personnifiée, avec laquelle il faut traiter, et à laquelle il faut peu ou prou se soumettre. Il a ses propres lois, fort contraignantes, il est mondial.... et barbouille nos côtes.

Il barbouille nos côte parce qu'en fait sa propre loi lui permet d'éventuellement le faire : le système est ouvert. En effet monsieur "Le marché" n'est en rien une entité raisonnée et raisonnable, mais il est constitué de la juxtaposition d'intérêts dont certains sont extrêmement indifférents les uns aux autres et dont certains autres s'inscrivent dans un antagonisme total : la guerre économique sévit bel et bien, avec rage.

Autant dire que "Le marché" est une notion dénuée de toute pertinence.

Que vaut, en termes de "marché", pour une entreprise pétrolière l'activité d'un ostréïculteur breton ou vendéen ? Rien d'autre que sa toute petite consommation de produits pétroliers : négligeable à l'échelon individuel. Que vaut la minuscule fraction du littoral où cet ostréïculteur exerce son activité ? En temps habituel strictement rien, en cas de marée noire ce petit "bout de côte" devient un gros souci pour la seule raison qu'il risque d'avoir par ricochet un impact néfaste sur le cours de l'action. Surtout si le "bout de côte" s'étend sur 400 ou 500 km.

Que valent, pour la même compagnie pétrolière, quelques centaines de milliers d'oiseaux mazoutés ? Une tache sur l'image de la marque, tout au plus, qu'une agence de communication sera chargée d'estomper.

Pourtant, si nous raisonnons en terme de "marché", l'activité de l'ostréïculteur s'inscrit aussi dans "le marché", mais dans un secteur de marché totalement indifférent à une compagnie pétrolière. Et cette compagnie pétrolière ne se souciera jamais que "l'auto-régulation" de son propre marché puisse prendre en compte le devenir de l'ostréïculteur. Néanmoins on voit que l'activité pétrolière et l'ostréïculture peuvent se trouver dans une conjonction de circonstances dans laquelle elles se trouvent fortement liées.

Le système est ouvert dans le cas où la conséquence d'une décision prise par un acteur du marché n'aura pas d'effet en retour sur ce même acteur (pas de rétroaction). Et c'est bien ce que voudra défendre le groupe TotalFina dans le cas du naufrage de l'Erika : le transporteur est responsable de sa cargaison. Moi, l'auteur de l'ordre de transport de la cargaison devenue pollution, je ne peux être attaqué. Je ferai preuve de ma grandeur en finançant le pompage du mazout contenu dans les épaves : mais c'est un cadeau de ma part. J'accepte donc que cette catastrophe ait une rétroaction à mon endroit, mais rien ne m'y contraint.

Pour que "Le marché" dispose réellement de capacités d'auto-régulation englobant réellement toutes les circonstances de ses actes il faut qu'il s'exerce dans un système fermé, au sein duquel à toutes les décisions seront assujetties des rétroactions. En d'autres termes pour que l'auto-régulation du marché du pétrole prenne en compte les conséquences d'une éventuelle marée noire il faut que le cours des actions des compagnies pétrolières soit lié à un paramètre prenant en compte un "indice de propreté pétrolière (ou de dégradation d'origine pétrolière) du milieu de travail de l'ostréïculteur"... Car seul compte le cours de l'action, et donc ce qui pourra se répercuter sur ce cours.

Il semble difficile d'établir un tel indice et de lui conférer un impact réel sur les valeurs boursières, c'est pourquoi la manière qui semble la plus simple et la plus efficace de constituer un système où existeront de réelles et nécessaires rétroactions consiste à établir des règles, à édicter des lois suffisamment contraignantes et suffisamment difficiles à contourner.

S'étant trouvé dans un système fermé, avec rétroaction automatique et inévitable, tel que les Etats Unis en ont établi un en matière de sécurité du transport des produits pétroliers à la suite du naufrage de l'Exxon Valdez, soyons certains que TotalFina aurait peut-être examiné de plus près le cas d'un Erika dont il n'est plus du tout certain qu'il méritait bien sa certification de navigabilité.

Notons au passage qu'il existe de nombreux autre systèmes ouverts dans "Le marché", et que toujours ce sont des tiers qui payent les conséquences du manque de rétroaction, lequel peut constituer pour certaines compagnies une belle source de profit. Un exemple, celui du suremploi du sel dans l'industrie agro-alimentaire. Le Point du 31 Décembre 99, n° 1424, en page 38, intitule un article "Le scandale du sel". Les français consomment deux fois trop d'un sel incorporé "en quantités astronomiques dans les céréales du petit déjeûner, les fromages, les boissons sodées, les plats cuisinés ... Un paquet de chips, à lui seul, représente l'équivalent de 30 bols d'eau de mer !" Conséquences ? "Cet excès est responsable chaque année d'au moins 75 000 accidents cardio-vasculaires, dont 25 000 décès" dénonce Pierre Méneton, chercheur au laboratoire de physiologie et pathologie expérimentale vasculaire de l'Inserm." Pourquoi tant de sel ? C'est un produit à faible coût qui présente l'avantage de favoriser la rétention de l'eau dans les aliments. Chaque pincée de sel supplémentaire confère un petit supplément de masse (celui du sel et de l'eau qu'il capte) au produit que nous achetons. Bien entendu nous payons ce supplément au prix du produit, et non à celui de l'eau ou du sel, infiniment moindre : un supplément de bénéfice quasiment gratuit pour les industriels. Et ce système ouvert se ferme pour une part en service de soins intensifs de cardiologie, pour une part au cimetière. Quid d'une rétroaction vers les industries agro-alimentaires ?

L'auto-régulation du marché ne semble pas savoir réguler notre santé dans la bonne direction ...

Alors trop de lois, trop de règlementations qui brident le marché ?

Bien que ce soit la théorie des ultra libéraux, certaines entreprises que l'on pourrait surprendre à promouvoir encore plus de libéralisme ne semblent pas avoir à se plaindre de certaines législations que l'on pourrait facilement considérer comme abusives. Prenons le cas des semences : dans un article du Nouvel Observateur n°1830 du 2 Décembre 99 intitulé "Semences : la loi des plus forts" Fabien Gruhier nous remémore combien il pourrait nous en coùter de vouloir cultiver des espèces végétales dités "anciennes" et qui ne figurent pas au catalogue officiel du GNIS (Groupement national interprofessionnel des semences) : 1450 francs de "droit d'enregistrement" par espèce, rien moins. Il est donc interdit de cultiver, et de commercialiser sous quelque forme que ce soit, des espèces anciennes de légumes, il y en a des milliers dans ce cas, qui sont le fruit d'une longue sélection, qui avaient pour certaines un caractère régional marqué et qui représentent un patrimoine génétique d'une immense richesse. L'article détaille les tracasseries auxquelles il faudrait satisfaire pour se trouver en règle avec les termes de la loi ... on croit rêver... On attendra encore quelques temps que l'un des 4 groupes qui tiennent le marché mondial des semences s'élève contre une loi qui bride le marché de ces semences d'espèces anciennes, et pour cause : elles ne seraient commercialisées que par un diffuseur, Terre de Semences, qui se bat pour que continue d'exister une richesse trop méconnue de notre pays.

Alors économie sociale de marché, libéralisme modéré ou ultra ... aucun de ces débats ne mérite la moindre attention (désolé pour nos théoriciens, économistes et politiques ...) car on peut constater qu'ils ne permettent pas de trancher quoi que ce soit : ils planent bien loin au dessus des réalités. Des réalités multiples, multiformes, au sein desquelles il faut considérer que les lois sont des outils.
Dans le cas de l'Erika, manifestement un outil permettant d'éviter le naufrage a fait défaut : il est maintenant indispensable de le construire et de le mettre en oeuvre. En ce qui concerne le sel dans les aliments tout préparés l'outil manque également. Pour ce qui est des semences l'outil existe, et il nuit à la biodiversité comme à notre liberté : il faut l'abolir.
Loin de toute théorie c'est dans la pratique de nos activités qu'il nous faut savoir construire les garde fous nécessaires ou indispensables, dans un esprit de préserver le bien être de tous tout autant que notre tout petit vaisseau spatial, la planète Terre.

Le FIPOL ?
Dans la mesure où il permet réellement des indemnisations rapides, sur l'instant, dès qu'apparaissent les premiers problèmes, considérons qu'il était nécessaire de l'instaurer.
Dans la mesure où il serait utilisé par les compagnies pétrolières comme un filet de protection permettant de ne pas se soucier de trop près des conditions d'exécution de telle ou telle action il faudrait le réformer, ou bien qu'il soit explicité clairement qu'il constitue une première instance destinée à dispenser les premiers secours, et que son intervention n'exclut nullement d'autres voies d'indemnisation et de recours.

JCM le 11/01/2000