A la question : "la couleur du cheval blanc d'Henri IV est-elle verte ?" nous pourrions nous attendre à ce que deux experts chargés de se prononcer nous répondent par : - oui, - non, et nous indiquent sa vraie couleur, - un diagnostic d'indécidabilité : rien ne nous permet d'affirmer quoi que ce soit.
Mais si ces deux experts nous fournissent des réponses différentes nous serons en droit de nous questionner sur la nature et les causes de leur désaccord, sur les faits et paramètres qu'ils ont examinés, sur la méthodologie qu'ils ont appliquée ...
Nous pourrons aussi nous demander si la qualité "d'experts" qui leur a été attribuée a priori est réellement méritée.
Enfin, s'il est crucial que nous obtenions une réponse à cette question il nous faudra imaginer une autre voie pour la résoudre.
A quelques temps d'intervalles deux "rapports d'experts" ont été commandés par le gouvernement afin de l'éclairer sur l'avenir de nos régimes de retraites.
Les rapports "Charpin" et "Teulade", du nom de leurs auteurs, fournissent des conclusions diamètralement opposées, et l'on peut donc se demander si l'éclairage que souhaitait le gouvernement sur ce problème, qui va conditionner notre avenir à tous dans les décennies à venir, a réellement été obtenu.
A lire, à écouter les commentaires qu'il s'en fait, ces rapports ne satisfont personne. Ils laissent en tous cas pendantes toutes les questions qu'ils devaient permettre de résoudre.
Certes il y a peut-être comme une naïveté à croire qu'il s'agit vraiment de résoudre quelque chose dans un jeu politique où la proximité d'importantes élections suscite éventuellement la tentation de ne rien faire (et surtout de ne pas prendre de mesures qui seraient "impopulaires"), et les réponses contradictoires apportées par ces rapports tombent alors à point, montrant une "indécidabilité" qui n'est d'ailleurs pas présentée comme telle, de façon officielle.
Pourtant il semble bien que la question des retraites doive être posée et résolue aussitôt que possible, car tout le monde s'accorde à considérer que les régimes actuels atteindront bientôt leurs limites, devront inefficaces en raison de l'évolution de la pyramide des âges dans notre pays.
L'électeur (et contribuable) peut en concevoir du mécontentement : n'est-ce pas lui qui a financé ces travaux ? Ne s'agit-il pas directement de son avenir, de son pouvoir d'achat de demain, de l'état économique de notre pays dans les décennies à venir ?
L'électeur est en droit de demander des éclaircissements sur les conditions d'élaborations de ces rapports et de se poser la question de la compétence des experts sur ce sujet.
Il peut aussi s'étonner que l'on puisse se contenter d'une absence totale de diagnostic fiable sur une question si grave.
Dans le pays des droits d l'homme, qui inscrit au fronton de toutes ses mairies ce fameux "Liberté - Egalité - Fraternité" l'électeur se refuse à croire, comme le profèrent certaines mauvaises langues, que, dans une perspective électoraliste, aucune réforme des régimes des retraites n'est possible pour la simple raison qu'elle bousculerait des corporatismes ou qu'elle remettrait en question des privilèges ... L'électeur sait que cela n'existe pas, chez nous.
Alors l'électeur demeure perplexe. Il sait que l'économie est une discipline difficile, dans laquelle il ne se fait jamais d'unanimité. Il observe qu'une multitude de facteurs interviennent dans les mécanismes économiques, chacun de ces facteurs couvrant à lui seul une multitude de paramètres. Il sait également que l'avenir de nos régimes est étroitement lié aux indices économiques, notamment au taux de croissance que connaitra notre économie dans les années à venir.
Personne n'est actuellement capable de le prédire, et toute réforme devra être conçue pour donner des résultats aussi acceptables que possibles pour toutes les classes de la population quel que soit ce taux de croissance. La question est réellement difficile.
La divergence des rapports "Charpin" et "Teulade" aurait-elle sa source dans cette complexité ?
Alors ce n'est pas la compétence de ces experts qui se trouve en défaut, mais plutôt la procédure d'expertise elle même : ne serait-il pas nécessaire de déployer plus de moyens, humains et matériels, pour obtenir un diagnostic crédible ?
Analyse multifactorielle, multiparamétrique, modélisation de phénomènes non linéaires ... l'électeur sait qu'il serait possible de réaliser des études beaucoup plus poussées, et que les méthodes et moyens déployés pour la prévision météorologique appliqués à l'économie pourraient produire des scénarios illustrant différentes hypothèses, chacune prenant en compte par secteur d'activité des taux de croissance différents et variables au cours du temps ...
Bien entendu les équipes chargées de ces études devraient intégrer des mathématiciens, informatitiens, économistes ... de toutes tendances et de toutes écoles car il ne s'agirait pas là de servir une idéologie, de favoriser une chapelle mais au contraire d'une quète de la réalité des choses : un pari d'objectivité.
Alors l'électeur s'étonne que l'on puisse laisser à l'appréciation assurément peu fiable de quelques uns ce champ de diagnostic, crucial dans l'optique d'une prise de décision qui engage si profondément l'avenir de notre pays, puisqu'un tel pari serait envisageable.
Assurément il ne faudrait pas attendre d'une modélisation poussée Une réponse et Une Seule, mais seulement un outil d'aide à la décision, laquelle ne pourrait être que politique. Mais si nos élus devaient agir dans le respect d'un principe de responsabilité, la première de leurs responsabilités, en amont de toute prise de décision, consisterait à se procurer des diagnostics aussi peu contestables que possible sur une situation et ses possibles évolutions.
Il ne semble pas que nous en soyons arrivés à ce point en ce qui concerne l'avenir de nos systèmes de retraites.
JCM |