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Dissolvez !



Monsieur le Président,

Les Français(es) vous ont élu au premier tour d'une présidentielle à 2 tours avec un petit cinquième de leurs suffrages.

Le second tour, qui vous a crédité de quatre cinquième des suffrages, n'a pas été un scrutin dont l'objet était de vous élire ou non mais un scrutin focalisé sur le refus massif d'un président Front National.

Parallèlement une Assemblée Nationale se constituait avec une majorité UMP écrasante.

Vous pouviez considérer que les Français(es) étaient alors majoritairement favorable à ce que la droite les gouverne, et que vous disposiez, en dépit de la très forte ambiguïté du second tour de la présidentielle, d'une légitimité assez bien assise.

Vous promettiez, alors, à la fois une réduction de l'impôt sur le revenu et une réduction de la "fracture sociale".

On vous a dit héritier du gaullisme, vous n'êtes assurément pas à ce jour un de ses avatars, si l'on prend ce terme dans son sens premier de réincarnation, vous pourriez au contraire en figurer comme un avatar dans le sens commun du terme : un accident.

Vous avez procédé à la réduction d'impôts et maintenant plusieurs études sérieuses et disponibles à tous montrent ce que de nombreuses personnes avaient pressenti : ces réduction ont essentiellement profité à environ 10% des ménages les plus aisés sans le moindre effet sur la reprise de la croissance.

Ces réductions d'impôts visaient, de votre point de vue, à relancer la croissance intérieure.

Vous avez tenu bon sans écouter qui que ce soit, et votre premier ministre vous a soutenu dans cette initiative.

C'est une promesse tenue et une grave erreur, qui a contribué à aggraver la fracture sociale.

La promesse de la réduire n'a, elle, été suivie d'aucune action dans ce sens.

"La France veut que cesse un régime économique dans lequel les grandes sources de la richesse nationale échappaient à la nation, où les activités principales de la production et de la répartition se dérobaient à son contrôle, où la conduite des entreprises excluait la participation des organisations de travailleurs et de techniciens, dont cependant elle dépendait. Il ne faut plus qu'on puisse trouver un homme ni une femme qui ne soient assurés de vivre et de travailler dans des conditions honorables de salaire, d'alimentation, d'habitation, de loisirs, d'hygiène et d'avoir accès au savoir et à la culture. "

Qui disait cela ?

Le Général de Gaulle (Assemblée consultative provisoire à Alger en novembre 1943).

Qui tente de remettre au coeur de l'actualité ces phrases, auxquelles beaucoup de nos compatriotes pourraient souscrire ?

Pas vous mais ATTAC (voyez notamment :
Appel à la commémoration du 60e anniversaire du programme du CNR du 15 mars 1944
, mais les RG vous en auront probablement informé : il nous reste probablement encore quelques services publics qui fonctionnent avec moins de difficultés que n'en connaissent les hôpitaux !).

On ne peut pas dire, Monsieur le Président, que le gouvernement de votre premier ministre ait beaucoup agi afin que la majorité de nos concitoyens " soient assurés de vivre et de travailler dans des conditions honorables de salaire, d'alimentation, d'habitation, de loisirs, d'hygiène et d'avoir accès au savoir et à la culture. "

Il suffit pour illustrer cela de se pencher sur un certain nombre de faits et de statistiques dont vous disposez, comme tout un chacun, ou tout simplement de constater l'accroissement très net de l'activité des "Restos du coeur" par exemple.

Hier soir, 28 Mars 2004, nous avons tous entendu les commentaires des vaincus de ces élections régionales.

On pouvait noter que tous revendiquaient le courage qu'avait eu le gouvernement de se lancer dans d'indispensables réformes.

Certes il faut absolument procéder à des réformes dans de nombreux domaines, de nombreux indicateurs nous le démontrent.

Cependant il ne suffit pas de "courage" pour réformer, ou pour faire quoi que ce soit d'ailleurs.

Vous savez peut-être, Monsieur le président, que Binet définissait l'intelligence comme l'art de conjuguer différentes facultés, ce qui a pour corollaire que l'utilisation d'une seule faculté n'a qu'un lointain rapport avec l'intelligence.

On peut apprendre à un canard à compter (jusqu'à 10 paraît-il).

Quand bien même il compterait jusqu'à 1000 il resterait incapable de résoudre une équation simple car cela nécessite de disposer de quelques facultés de plus.

Les réformes du gouvernement ont été tout au plus courageuses, encore que l'on pourrait sérieusement discuter ce point de vue car ce gouvernement a longtemps supposé qu'il avait toute liberté d'agir à sa guise, protégé qu'il était par une écrasante majorité lui faisant paravent pour un quinquennat.

Il se pensait sur une voie royale et tranquille, pour 5 ans : évoquer un quelconque courage devient tout à fait déplacé si aucun danger ne guette.

Exit donc le courage ….

Par contre ce gouvernement avait dans le dos un sérieux aiguillon : nous l'avons vu régulièrement monter au créneau, ce Medef, qui ne se revendique pas de quelque gaullisme.

Et le gouvernement n'a pas eu le courage de résister au Medef, qui a directement inspiré certaines réformes que les électeurs ont récusé, au travers de la sanction aux élus de droite.

Les réformes du gouvernement avaient-elles d'autres facultés que cet hypothétique courage ?

Elles en avaient probablement quelques-unes, en général difficiles à déceler, inscrites dans le sens d'un plus grand bien public, c'est à dire équitables et concernant l'ensemble de la population.

Mais soit à ce point difficiles à déceler ou rares que ces "facultés positives pour tous" n'ont vraiment pas sauté aux yeux de nos concitoyens.

Elles en avaient assurément qui n'allaient pas en direction d'un plus grand bien pour tous, puisque certaines de ces réformes ont rendu beaucoup plus difficile la vie de certains de nos concitoyens alors même que quelques milliards d'euros d'allègement d'impôts tombaient directement au vu de tous dans l'escarcelle déjà bien gonflée des plus aisés.

On peut qualifier ce mécanisme comme une insulte aux moins bien lotis de notre société.

Lorsqu'il y a fracture il y a au moins deux fragments.

Une façon de réduire la fracture pourrait consister à exclure le fragment gênant …

De fait certaines de vos réformes accroissent les phénomènes d'exclusion sociale…

Quelles autres facultés émaillaient donc les réformes de ce gouvernement ?

Essentiellement leur opacité : une opacité très liée au fait qu'elles entraînaient une paupérisation de certains qui est apparue à la plupart comme une flagrante injustice.

Comment une réforme peut-elle apparaître comme salutaire si elle ressemble, d'abord et avant tout, à une injustice ?

Un autre caractéristique de ces réformes est en général la hâte avec laquelle elles ont été conduites.

L'étude attentive de celle qui concerne le régime des intermittents du spectacle démontre qu'elle ne pourra générer certains des effets escomptés : c'est du mauvais travail, trop rapide, très mal évalué.

"2 sur 20 pour la feuille et l'encre", disait un de mes professeurs.

La république ne peut pas se satisfaire de cela.

Il y a eu des injustices profondes dans ces réformes et probablement des points positifs : tout ce qu'ont pu nous dire hier soir les vaincus du second tour est qu'ils auraient dû nous expliquer ces réformes qu'ils instauraient, mais rares ont été ceux qui acceptaient d'admettre que ces réformes contenaient d'énormes points noirs sur lesquels il conviendrait de revenir de toute urgence.

En résumé ils demeurent convaincus d'avoir très bien travaillé et d'être victimes d'une incompréhension qui justifiera, à l'avenir, qu'ils fassent l'effort d'expliquer un peu plus ce qu'ils font mais sans rien changer à la nature, à la philosophie de leur action.

L'intervention la plus abrupte, la plus symptomatique, la plus sèche dans cette direction a été celle de M Darcos.

Ils disposaient pourtant, jusqu'à ce dernier scrutin, de nombreux sièges dans les assemblées territoriales qui leurs facilitaient (pour autant qu'ils aient souhaité qu'ils aient lieu) des contacts étroits avec la population : expliquer leur était assez facile …

Pas question, pour eux, de démocratie participative, de concertation, d'écoute : ils détiennent le pouvoir et décident, maintenant ils expliqueront (un peu).

Il est à craindre, Monsieur le Président, que ce ne soit pas ce que souhaitent, ce que veulent les Français(es).

Le résultat de ces élections régionales devraient vous faire redouter les réactions des Français(es) si ceux de votre camp persistent dans cette attitude.

Le cosmétique d'un remaniement ministériel sera impuissant à masquer les effets, pour certains catastrophiques, de vos réformes, et votre camp ne se montre pas prêt à les amender.

Pire encore : à bien écouter leurs discours on ne discerne pas qu'ils sauront comprendre ce qui motive le refus qui s'est exprimé lors de ces élections.

Les Français(es) ont commis une très grosse erreur lors du premier tour des dernières présidentielles et il peut nous sembler aujourd'hui que ceux et celles qui se sont laissés aller à placer dans l'urne d'exécrables bulletins ont compris l'étendue de leur faute.

Il en résulta que vous avez été élu par défaut sur un propos qui n'était pas spécifiquement de vous placer à la tête du pays, par un choix éclairé entre plusieurs candidats méritant, du point de vue du plus grand nombre, cet honneur.

Aujourd'hui désavoué par le vote mais toujours à la tête d'une tendance qui semble décidée à camper sur ses positions en les atténuant à peine vous devez mesurer le très grand désaccord qui se manifeste entre cette tendance et la majorité des Français(es).

Il faudrait à cette tendance, pour qu'elle agisse avec la pertinence qui lui a fait jusqu'à maintenant défaut, qu'elle change profondément de comportement et il est à craindre qu'un tel changement – qui doit être quasi instantané – relève de l'impossible : on ne passe pas d'un système de pensée de nature plutôt autoritaire, privilégiant la contrainte, à un système de pensée basé sur l'écoute et la concertation comme l'on claque des doigts.

Car vous avez bien identifié qu'il existait une profonde fracture entre les élus de la majorité actuelle et les électeurs : il conviendrait d'y remédier.

Un point particulier de cette fracture a été mis en évidence par une étude (de l'EHESS si mes souvenirs sont bons) sur la question du nucléaire, montrant qu'environ 75 à 80 % des sénateurs et députés y étaient favorables alors qu'une proportion bien moindre de la population défendait cette option énergétique.

Ce n'est là qu'une illustration qui démontre que la démocratie représentative peut produire des représentation distordues tout en demeurant un des meilleurs systèmes à notre disposition.

Ce système est un cadre et il ne produit, en termes de fidélité de la représentation, qu'un reflet de la capacité personnelle de chacun des représentants à représenter fidèlement.

Nous pouvons donc constater, sur ce point particulier du nucléaire, que nos représentants nous représentent médiocrement : ne serait-ce pas le cas dans d'autres domaines ?

Pour que des réformes soient justes et donc acceptables, ce qui permettra qu'elles deviennent efficaces, il faut que s'instaurent entre élus et électeurs des passerelles, des concertations, des discussions …. enfin des échanges qui n'ont visiblement rien à voir avec les pratiques de nos représentants majoritaires actuels mais qui sont essentiels à la fidélité de la représentation.

Dans la définition de Binet l'intelligence est faite d'interactions : d'indispensables réformes seront toujours plus intelligentes si elles se construisent entre tous les partenaires intéressés.

La condition première à cela serait un personnel politique capable d'appréhender et de pratiquer cette forme d'intelligence : ce n'est assurément pas la caractéristique la plus évidente de la majorité parlementaire actuelle.

Montrez-nous, Monsieur le Président, que vous n'avez pas tout oublié du Gaullisme et que vous souhaitez vraiment réformer de façon efficace ce qui doit l'être : pour le moins dissolvez l'Assemblé Nationale !


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