Comme, peut-être, un certain nombre d'observateurs j'ai depuis plusieurs années l'impression que nos systèmes économiques – et en général " l'économie mondiale " - montrent des fluctuations inquiétantes et des déséquilibres flagrants.

Fluctuations : les bulles se succèdent, signalées par la montée des prix (immobilier par exemple) et des cours (pensons à la bulle des NTIC) à des vitesses élevées.

Lorsque prix ou cours s'enflamment dans un domaine nous devons toujours considérer que nous sommes très probablement face à une bulle en expansion : elle devra donc éclater un jour.

Au cours des dernières années ces bulles se sont multipliées, pour diverses raisons, et le dernier phénomène dangereux en date, accusé aujourd'hui de tous les maux, peut être qualifié de " bulle " : la " crise des subprimes " n'est rien d'autre que la conséquence d'un gonflement artificiel du volume des transactions possibles.

L'accès à la propriété de personnes aux revenus autrefois trop bas pour y prétendre a été favorisé par un artifice qui a permis une augmentation très sensible du marché de l'immobilier américain pour un temps assez limité, puis la réalité des phénomènes économiques, ici la disponibilité réelle d'argent pour des personnes véritablement insolvables, a repris le dessus.

Est-ce à dire que cette " crise des subprimes " doit être considérée comme LE phénomène déstabilisant qui nous plonge probablement pour quelques temps dans une période de fort ralentissement économique ?

Je ne le pense pas, car si l'on observe sur une échelle de temps plus étendue ce qui s'est produit on constate cette succession de bulles et un déséquilibre économique croissant - enrichissement accéléré des plus riches et émergence d'une nouvelle frange de la société symbolisée par les " travailleurs pauvres " (working poors) - dans de nombreux pays.

Cela me fait irrésistiblement penser au phénomène de " carène liquide " que l'on trouvera fort bien expliqué en suivant ce lien.

Voyons donc l'économie mondiale comme un navire, avec sa coque, ses superstructures et ses ballasts, qui garantissent sa stabilité.

De grands ballasts qui, s'ils ne sont pas cloisonnés, devront rester ou bien vides ou bien remplis à raz bord.

Car à demi pleins ils répercuteront et multiplieront les effets de la houle, jusqu'à pouvoir entraîner la perte du navire.

On peut faire une analogie intéressante entre ces ballasts et les fondamentaux de notre économie : à ballasts vides elle fera le bouchon au gré de la houle, à ballasts remplis, ou à pleine charge, elle aura toute la stabilité souhaitée.

Aujourd'hui nous sommes dans cet entre-deux de toutes les incertitudes : comment remplir au maximum et dans les plus brefs délais les ballasts de l'économie mondiale, ou lui donner sa charge optimale (qui pourrait être une certaine équité dans le poids économique de chacun) ?

Les " plan Paulson " et autres injections de brouettes de milliards peuvent être vus comme une surcharge des superstructures du navire : il manque de la masse pour retrouver la stabilité, et l'on entasse tout ce que l'on peut sur le pont et les passerelles, en toute bonne foi probablement.

Mais si cela revient à plonger effectivement le navire un peu profondément dans l'eau cela n'annule aucunement le balancement croissant que provoque le déplacement des fluides dans le ballast : mouvements amplifiés par le ballant supplémentaire appliqué par la surcharge des ponts.

Peut-il exister une " demi-stabilité " économique ?

J'en doute et il me semble que l'économie mondiale est depuis longtemps dans un état métastable : elle a glissé lentement vers une instabilité qui nous apparaît aujourd'hui dans toute son évidence mais dont la cause profonde n'est pas, en elle-même, cette " crise des subprimes ".

On voit donc que l'on tente de remédier à cette crise particulière en surchargeant les superstructures, on constate que cette méthode n'a pas les effets escomptés (succession accélérée d'euphories et de déprimes boursières capables d'évoquer le comportement d'un navire malmené par une houle qu'il ne sait aborder) : n'aurait-on pas dû appliquer le remède à l'inverse, en allégeant les hauts et remplissant les fonds ?

En d'autres termes remédier à la solvabilité, artificielle un temps puis écroulée maintenant, des ménages accédant à la propriété, qui a généré des créances impossibles à recouvrer, par une régénération de cette solvabilité ?

N'aurait-il pas fallu pratiquer un artifice inverse et d'intensité suffisante en garantissant les emprunts consentis de façon abusive, en tirant du mauvais pas où les banques les avaient poussées ces familles qui se trouvent maintenant par dizaines de milliers dans une détresse dont on ne voit pas la fin ?

Au lieu de jeter ces gens à la rue, les états auraient garanti leur maintien dans les habitations qu'ils ne pouvaient plus payer, auraient garanti les emprunts en faisant intervenir leurs banques centrales, ce qui revenait à remplir les ballasts : les banques n'auraient alors plus été confrontées à des créances " pourries " puisqu'elles auraient bénéficié de la garantie de l'état accordée à chaque emprunteur insolvable.

Chacun d'entre eux aurait pu conserver une stabilité de vie équivalente à ce qu'elle pouvait être avant de découvrir son incapacité à rembourser, c'est à dire un équilibre d'une qualité nettement meilleure que celui qui caractérise toute personne qui se retrouve " à la rue ".

Et chacune de ces petites portions d'équilibre individuel (intellectuel, mental, financier, familial, affectif...) a des répercussions indéniables sur l'ensemble de la société, répercussions d'autant plus sensibles que leur manque affectera une plus grande proportion de la société, répercussions qui influent directement sur l'état de l'économie, en particulier.

Au lieu de quoi on a voulu " restaurer la confiance " dans la sphère de la finance et de la banque, en créant des " facilités ", en tentant de fluidifier les échanges qui se figeaient (au niveau interbancaire), sans re-qualifier les créances " pourries " qui demeurent donc toujours comme une gigantesque épine dans le pied de notre système.

Un tel remède, s'il avait permis de résoudre avec une véritable efficacité la " crise des subprimes ", aurait-il pour autant été suffisant pour nous faire espérer une stabilité de bonne qualité pour quelques années encore ?

Je n'en crois rien, cela n'aurait rempli que certains ballasts, améliorant l'assiette du navire jusqu'à la nouvelle bulle.

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Pour que de grands ballasts puissent demeurer à demi-remplis sans remettre en cause la bonne flottabilité du navire il faut qu'ils soient cloisonnés, c'est à dire que des obstacles empêchent le liquide de se déplacer massivement d'une extrémité à l'autre à grande vitesse.

Ces cloisonnements, appliqués à notre système économique, seraient des barrières, des dispositifs de protection, de régulation, de limitation de la liberté des acteurs économiques à créer des sources artificielles d'enrichissement, qui n'offrent aucun service à la société du point de vue de l'intérêt général mais peuvent aisément la mettre en péril.

En fin de compte la dé-régulation des marchés à l'oeuvre depuis ces dernières années nous aura montré de façon très efficace que " l'auto-régulation des marchés " n'était qu'une vue de l'esprit au demeurant assez stupide : une petite réflexion sur le concept de " liberté " (un thème très largement abordé dans différentes disciplines, de la philosophie à l'organisation pratique de notre vie en société...) aurait dû nous inciter à penser qu'une trop grande liberté accordée " au marché " aurait pour conséquence des dérives graves...

Il faut donc que des limites assez strictes encadrent la " liberté des acteurs du marché " et que ces limites soient conçues dans une orientation bien précise : cette orientation ne peut être, en définitive, que celle qui garantirait que nos sociétés évoluent dans un équilibre optimal, si l'on considère que chaque déséquilibre se traduit par des atteintes portées à certains acteurs de la société, et que l'atteinte portée à l'un de ses acteurs s'exerce au détriment de la société elle-même, dans son intégralité, et de son équilibre global.

Or, en ces temps de " mondialisation ", " la société " dans laquelle nous évoluons n'est plus réductible à notre village, à notre canton : " la société " est le monde entier.


Un monde à l'avenir incertain à de nombreux points de vue...

Yves Cochet nous dit : " La croissance de l’économie réelle est désormais fortement contrainte par la raréfaction des ressources naturelles qui forment la base de tous les systèmes de sustentation de la vie économique et sociale. Cette contrainte s’exerce à la fois en amont par la déplétion minérale et fossile – par exemple le pic de Hubbert – et en aval par la pollution de l’atmosphère, des terres et des océans. " .

Autrement exprimé notre " domaine de liberté " s'est très fortement restreint, du fait de nos actions passées, et nous constatons qu'il nous est devenu indispensable dans la plupart des domaines de restreindre nos actions, dans leur nature et dans leur ampleur : si l'on pratiquait ouvertement et massivement la chasse aux grands fauves au début du siècle dernier on tente aujourd'hui de maintenir en vie de très nombreuses espèces dont nous savons qu'il nous est évidemment impossible de les décimer " par plaisir " comme cela se faisait avant et qu'elles risquent fort de disparaître à très brèves échéance si nous ne tentons pas de les sauver.

Certains verront dans cette tentative de mettre fin à ces chasses pratiquées hors de tout contrôle une limitation de leur " liberté ".

Mais cette " liberté " (comme bien d'autres) ne nous la sommes-nous pas accordée de façon indue ?

Tout comme se sont indûment permis les banques d'accorder des lignes de crédit à des personnes finalement insolvables ?

Il me semble que nous ne devrons pas espérer vivre dans un monde présentant un niveau correct de stabilité, qui serait un monde plutôt agréable à vivre, sans examiner point par point chacune des " libertés " que nous nous sommes accordées jusqu'à maintenant, en nous demandant s'il s'agit d'une liberté légitime au regard de l'équilibre du monde, aujourd'hui, demain matin, après demain.

Car chacune de nos actions (aussi bien personnelles que collectives) peut avoir des conséquences opposées, ou différentes, à court, moyen et long terme : par exemple maintenir des emplois dans un bassin minier où s'extrait un charbon très riche en soufre sera positif sur le marché local de l'emploi mais pèsera lourd en facture de réchauffement climatique.

Aujourd'hui, dans notre société de transactions transcontinentales instantanées, de vitesse et de court terme, nous ne devons plus pouvoir nous permettre de ne raisonner qu'à court terme sans prendre en compte les conséquences à 1, 10, 20 ans et plus.

Sinon nous continuerons à faire table rase, des forêts, des espèces végétales et animales, des zones non polluée (ou encore relativement peu polluées faudrait-il écrire en réalité...) de la planète... et ce monde transformé par l'humain, faut-il écrire " humanisé ", ne sera tout simplement plus vivable.

Merci à Isabelle d'avoir publié sur son blog les propos d'Yves Cochet : " Puissant discours de Yves Cochet à l'Assemblée Nationale " et d'y avoir inséré un lien vers : " Immanuel Wallerstein : « Le capitalisme touche à sa fin » "



A lire : "Frederic Lordon : « Les États-Unis sont entrés dans un déclin irréversible et l'Amérique Latine court un danger »".