Il s'agira ici du discours intitulé « Politique énergétique de la France et pérennité de la filière nucléaire » prononcé par le Président de la République à Pierrelatte (Drôme) le Vendredi 25 novembre 2011.

Un premier chapitre de ce discours est consacré à un hommage rendu à Georges Besse, fondateur de la société Eurodif (qui se concrétisera par l'usine d'enrichissement de l'uranium par diffusion gazeuse du Tricastin), puis président directeur général de la Cogema (devenue Areva en 2006) avant de diriger Pechiney-Ugine-Kulmann puis la Régie Renault.

Il sera alors assassiné le 17 novembre 1986, par le groupe Action directe.

L' usine d'enrichissement de l'uranium par diffusion gazeuse du Tricastin devrait fermer en 2013.

Mais ce grand patron fût-il aussi irréprochable que cet hommage le laissait supposer ?

Peut-être pas...

Cet hommage m'a d'autant plus choqué que j'avais lu quelques jours avant divers textes sur la sûreté de nos réacteurs nucléaires, textes qui m'avaient remémoré un certain épisode de ma vie.

On consultera par exemple « La sûreté doit être améliorée sur les réacteurs nucléaires français », article dans lequel on découvre :

« "un certain nombre d'écarts de conformité ont été relevés", note l'IRSN. Exemple : l'insuffisance des réserves d'eau destinées à l'alimentation de secours des générateurs de vapeur. Ou encore l'absence de prise en compte du risque sismique pour des systèmes de ventilation des générateurs électriques de secours, ainsi que pour les systèmes d'ancrage de certains tuyaux. ».

Cet épisode est celui au cours duquel j'étais dessinateur projeteur, travaillant à ce titre à la conception de cette usine d'enrichissement de l'uranium.

Un jour on me charge de dessiner le « supportage » des tuyauteries : tous les éléments destinés à maintenir correctement en place les divers tubulures dans lesquelles circuleront la variété de fluides indispensables au bon fonctionnement de l'usine.

Parmi ces fluides de grandes quantités d'hexafluorure d'uranium (UF6) maintenu en permanence à une température supérieure à 65°C (il est solide à température inférieure), gaz extrêmement toxique et présentant de multiples dangers : toutes les prudences sont donc de mise.

Afin que je puisse travailler « dans les règles de l'art » on me remet une liasse comprenant des spécification et des standards.

Les spécifications contenaient les règles générales applicables au secteur concerné, et notamment les règles de calcul (résistance des matériaux) et coefficients de sécurité tenant compte de divers types de contrainte, et notamment le risque sismique.

Les standards étaient des plans types de divers modèles de supports de tuyauteries, qu'il suffisait d'adapter à l'endroit où un support devait être mis en place : régler les positions de potences en fonction de l'écartement des tuyauteries par exemple.

Les dimensionnements de la structure des divers types de supports étaient donc prédéterminés ainsi que l'écartement selon lequel ils devaient être disposés au long du parcours des tubulures : les conditions de charge étaient donc assez nettement déterminées pour chaque support.

Il semblait que l'ensemble de ces documents pouvait bien être extrêmement comparable aux documents utilisés pour construire n'importe quelle centrale nucléaire, notamment du fait que leur dernière date de révision n'était en général pas récente.

Consultant ces documents il me vient l'impression qu'un certain nombre de ces supports ne répondent pas aux conditions de calcul imposées par les spécifications, notamment ceux devant accepter les plus fortes charges, je prends donc le temps de recalculer quelques supports.

J'avais à l'époque une bonne pratique de divers calculs, dont ceux de résistance des matériaux, ayant dans diverses entreprises calculé divers types de structures, calculs souvent scrupuleusement vérifiés par quelques ingénieurs et je ne craignais donc pas les erreurs du néophyte.

Mes calculs confirment largement mon impression, j'entreprends donc de dessiner les supports tels que mes calculs imposent de les dimensionner, soit nettement plus résistants que ceux proposés par les standards.

Après quelques jours de ce travail l'ingénieur responsable du supportage vient voir l'état d'avancement de mes travaux.

Je lui expose mes constats, lui montre mes feuilles de calcul, mes plans : il ne semble pas très satisfait mais prend le temps de vérifier ce que j'ai fait, et conclut en substance que j'ai « probablement » raison mais qu'on ne m'a pas demandé de recalculer quoi que ce soit et que si l'on m'avait chargé de mettre en place des supports en bois j'aurais dû le faire.

Je lui ai répondu que mon devoir était « comme pour toute personne ici » d'effectuer mon travail « dans les règles de l'art » ce qui excluait donc des supports en bois ou des supports ne respectant pas les règles de calcul, ce qu'il prit fort mal...

Je me vis dans l'heure déchargé de ce travail, qui fût confié à un collègues moins « regardant » et plus docile : les standards furent appliqués à la lettre pour les plans réalisés à cette époque, qui étaient des plans d'exécution, destinés à alimenter les ateliers de fabrication.

Y eut-il par la suite révision de ces plans, renforcement des supports en conformité avec les règles sismique, avant leur exécution ?

Ce n'est pas à exclure, je l'ignore mais je suis en droit de supposer que l'usine en question pourrait bien souffrir des mêmes défauts que ceux constatés dans les centrales nucléaires : «  l'absence de prise en compte du risque sismique pour... les systèmes d'ancrage de certains tuyaux. ».

Si tel est le cas quelques remarques s'imposent :

  • j'avais signalé le vice de conception de certains supports à un ingénieur spécialiste de ce domaine, et rien ne semble avoir été fait pour y remédier : est-ce acceptable ? Cette information n'aurait-elle pas dû remonter la hiérarchie et donner lieu à des correctifs ?
  • nous avons eu la chance qu'aucun séisme d'une intensité élevée affecte nos centrales ou cette usine
  • aucun grand patron du nucléaire ne mérite peut-être un hommage national, car tous auraient permis que soient construites des installations en dépit des « règles de l'art ».

Notons que si un séisme survient et qu'il provoque des ruptures de tuyauteries entraînant des conséquences catastrophiques les « grands patrons du nucléaire » impliqués dans cet éventuelle contravention aux « règles de l'art » mériteraient probablement une mise en examen au même titre que d'autres responsables d'événement regrettables, non ?

Avant qu'un tel séisme se produise il est urgent de vérifier chaque support de tuyauterie de chacune des installations nucléaires de notre pays (car elles pourraient bien avoir été construites sur la base des mêmes standards), et de procéder à une remise aux normes s'il y a lieu.