« Les juifs ont toujours été le gibier idéal » dit un assistant de Heidrich au début du film « Holocauste ».

On sait ce que de tels mots pouvaient signifier pour les nazis.

Très récemment en France un triste fait divers, mais rien de plus qu'un fait divers, a été à l'origine de la stigmatisation d'une partie de la population désignée sous divers vocables, « gens du voyage », « roms »...

Une méthode que les nazis connaissaient bien, il suffit de se plonger dans cette tranche d'histoire pour le vérifier.

Une méthode parfaitement indigne du point de vue intellectuel (une méthode de gens qui ne peuvent ou ne savent réfléchir, faire la part de l'imaginaire, du supposé, et du réel, de ... crétins, en d'autres termes) et du point de vue humain, qui consiste à généraliser un phénomène très ponctuel à l'ensemble d'une population afin de faire croire que ce phénomène est la réalité de cette population.

Toute généralisation est une outrance, il en est d'anodines.

Prétendre que tous les lapins mangent du serpolet parce-que l'on a vu un lapin en manger est une généralisation sans grande gravité.

La focalisation actuelle sur « les gens du voyage » est au contraire inadmissible car de fait elle tend à couper notre société d'une frontière nette avec d'un côté des gens aux comportements « normaux » et de l'autre des gens qui, du fait qu'ils seraient itinérants ou auraient une origine supposée dans un pays ou un groupe donné, devraient systématiquement être suspectés de se comporter de façon « anormale » et répréhensible.

Pourquoi cette focalisation ?

Parce-que le phénomène à l'origine de cette stigmatisation est un trouble de l'ordre public et il est donc une manifestation de ce que nous nommons « insécurité ».

Insécurité : un terme générique capable de couvrir une grande variété de réalités différentes et bien pratique d'un point de vue politique car chacun aspire à sa propre sécurité, si ce n'est à un niveau de sécurité largement partagé par l'ensemble de la société (mais là on peut douter que chacun veuille véritablement la sécurité de tous, voir les divers niveaux de sécurité dont « bénéficient » une partie de ces « gens du voyage » entre autres fractions « défavorisées » de la population, dont peu s'accommoderaient vraiment et qui ne suscitent pas de protestations générales...).

Politiquement affirmer « lutter contre l'insécurité » est donc une proposition contre laquelle nul ne peut s'élever, par principe.

Tout gouvernement doit bien évidemment travailler quotidiennement à ce que la meilleure sécurité de chacun et de tous soit aussi bien assurée que possible : dans les grandes lignes c'est pour que nos vies aient les meilleures chances possibles de se dérouler dans des conditions convenables que nous nous dotons de gouvernements qui, si tout allait de soi sans eux, seraient parfaitement superflus.

Lorsqu'un niveau satisfaisant de sécurité est assuré dans la durée aucun gouvernement n'est légitime à se vanter qu'il en soit ainsi : il n'a fait que son travail, il a atteint l'objectif que nous, électeurs, lui avions fixé.

Lorsqu'un gouvernement hausse le ton sur le thème de la sécurité c'est qu'il se produit des phénomènes tels que l'on peut penser que le niveau satisfaisant de sécurité pour tous n'a pas été atteint : cela signifie que ce gouvernement n'a pas – encore – rempli son contrat.

Mais hausser le ton est-il plus nécessaire que le fait d'agir avec une réelle efficacité ?

Que constatons-nous aujourd'hui ?

Effectivement le niveau global moyen de sécurité que nous souhaitons tous n'est pas au rendez-vous, ceci à des points de vue très variés : santé, pollutions diverses, habitat, cohabitation paisible de diverses classes sociales en certains endroits... : cette constatation n'a donc aucun rapport avec le fait divers évoqué plus haut.

Et tour à tour se produisent des haussements de tons, sont prononcées des paroles « fermes » avec à chaque fois la désignation de telle ou telle partie de la population qui serait la source des « insécurités » constatées : « jeunes des banlieues sensibles », groupuscules plus ou moins « terroristes », « gens du voyage »....

A chaque fois une mise en accusation, un « gibier » qu'il faut traquer, réduire, maîtriser...

Au cours de notre histoire les « gens du voyage », les « roms » ont souvent également été le « gibier » ici et ailleurs : une nouvelle fois les voici portés au devant d'une scène tout à fait indigne de cette France de la Déclaration des Droits de l'Homme.

Et nous voici plongés dans cette pièce puérile et nauséabonde dans laquelle les « bons », « purs et durs » (le gouvernement) va donner la chasse à ce bloc indivisible de « mauvais » (ou « méchants » ?) qui rendent aux autres la vie plus dangereuse.

Comment des personnes que l'on suppose a priori au moins aussi intelligentes et cultivées, sinon plus tant qu'à faire, que la moyenne du peuple qu'ils gouvernent peuvent-ils encore tirer d'aussi grosses, d'aussi puantes ficelles ?

Et pourquoi le font-ils ?

Ils le font parce-qu'ils savent qu'une partie significative de la population applaudira des deux mains à cette scène pourtant lamentable (ce qu'indique, d'après leurs auteurs, un récent sondage d'un certain quotidien...), humainement et intellectuellement inacceptable parce-que profondément injuste.

Intellectuellement inacceptable pour peu que l'on réfléchisse en s'appuyant sur ce que peut nous apprendre l'histoire de nos civilisations autant que sur les apports de la philosophie.

On en déduit que cette partie significative de la population a un horizon de réflexion extrêmement limité et qu'elle fait volontiers partie de ce jeu qui, sans sa collaboration, ne pourrait exister.

En fait ces dirigeants dont on suppose généralement qu'ils appartiennent à « l'élite » de notre pays produisent un discours, induisent des dynamiques, qui devraient aux yeux de tous apparaître comme le symptôme d'une inculture assez profonde et d'une absence de scrupules tout à fait indigne des fonctions occupées.

Scrupules car ces gens ne sont pas le citoyen lambda, leur voix porte beaucoup plus loin que celle du citoyen lambda et laisse plus de traces, dans l'immédiat et dans l'histoire.

Lorsqu'on bénéficie d'une très large audience et de pouvoirs particuliers, c'est leur cas, il me semble que l'on se doit de parler avec précaution, d'agir avec circonspection car on laisse des traces importantes dans la société : il faut que dans le présent ces traces soient largement bénéfiques à tous, sans exceptions, et que le souvenir qu'en portera l'histoire soit tout sauf lamentable.

Depuis quelques temps nous assistons à la chasse, au moins verbale et généralement dépourvue de tout succès pratique, à divers boucs émissaires sur le motif de l'insécurité.

C'est la preuve d'une inefficacité récurrente qui me fait redouter que ce mouvement s'accentue, que les « paroles fortes » deviennent des vociférations de plus en plus vindicatives : une escalade aussi dangereuse que nauséabonde qui ne mènerait personne sur la voie d'une meilleure sécurité...

De grâce ne nous laissons pas rabaisser par des « élites » visiblement inconscientes et dépassées par les tâches que nous leurs avons confiées...